La voie de l’engagement

Le désir d'amour

Le désir d’amour est une pulsion humaine fondamentale. Lorsqu’il s’agit d’amour, qui que nous soyons, quoi que nous fassions, homme ou femme, marié ou célibataire, nous voulons tous exactement la même chose : quelqu’un avec qui nous serons heureux, quelqu’un qui nous fasse rire, qui comprenne nos peurs et nos peines et qui nous fasse nous sentir bien avec nous-mêmes. Dans cette seconde partie, nous chercherons à savoir comment les hommes sont attirés par les femmes et pourquoi ils tombent amoureux. Mais aucune recherche valable ne peut être complète sans une étude de la phénoménologie amoureuse. Depuis la naissance tumultueuse du sentiment amoureux et les différents stades de son évolution, depuis les espoirs les plus élevés liés à la rencontre sérieuse et romantique jusqu’à la profondeur et la sécurité d’un engagement mûr. Une raison essentielle sous-jacente explique pourquoi la plupart d’entre nous trouvent si difficile d’atteindre l’amour. Dans la phase initiale de notre quête d’amour, nous sommes mus par des objectifs sincères et réalistes, mais aussi par des idées archaïques profondément enracinées. Ces forces inconscientes, plus que celles qui sont conscientes, conditionnent notre besoin d’aimer et d’être aimé, et forment autant d’obstacles sur la voie qui nous mène de la solitude à l’union. Nous pensons que, pour briser ces schémas qui conduisent à l’échec, cesser de saboter nos tentatives pour trouver l’amour ou pour rendre un mariage plus solide, il est indispensable, en premier lieu, de comprendre les idées qui accompagnent cette quête.

LES TROIS VŒUX SECRETS DE L’AMOUR

La quête d’amour est motivée par trois désirs inconscients et puissants : le désir de fusion, le désir de valorisation et le désir de se sentir vivant. Qui que nous soyons, indépendamment du degré de sensibilité que nous pensons avoir atteint, aussi raisonnables que soient nos attentes conscientes, ces trois désirs primitifs sont inscrits dans notre inconscient. Là est le problème : aucun de ces désirs n’est lié au fait de donner de l’amour à une autre personne ! Il s’agit au contraire de besoins qui tous nous ramènent à nous-mêmes et à nos propres satisfactions. Ces désirs étant alimentés plutôt par le besoin de recevoir que par celui de donner, cela aboutit finalement à un affrontement entre nous, qui nous plaçons en « demandeur », et l’autre, « donateur » idéal qui, nous l’espérons, satisfera nos désirs. D’où proviennent ces désirs ? Pour passer de l’enfance à l’âge adulte, nous suivons la voie de l’individuation pour devenir vraiment nous-mêmes en cherchant constamment une réponse toujours plus précise à la question : qui suis-je ? Changement positif ou négatif, il n’en est pas moins vrai que, pour beaucoup d’entre nous, la vie est vécue comme une lutte perpétuelle : il nous faut affronter nos angoisses profondes, éviter les pressions extérieures qui nous font peur. Les individus les plus chanceux manifestent un désir positif et sain de relever les défis et d’affronter les risques de la vie. Pour la plupart, nous avons tendance à osciller entre peur et assurance, doute et acceptation de soi. 

Le désir de fusion. 

La pulsion la plus primitive ayant trait à l’amour est peut-être ce désir de fusion. Il émane de notre peur de la solitude et d’un sentiment d’incomplétude. Initialement, tout enfant vit dans une union symbiotique ou interdépendante avec sa mère et ce, avant qu’une séparation nécessaire se produise et que son individualité apparaisse. Depuis l’instant où nous nous séparons de notre mère jusqu’à notre dernier souffle, la solitude réelle ou potentielle est notre compagne fidèle. Très tôt, nous développons ce que nous appelons des besoins narcissiques : l’amour de soi, le besoin de nous occuper de nous-mêmes. Ces besoins sont naturels et sains lorsqu’ils sont modérés. Lorsque nos parents sont attentionnés, qu’ils prennent affectueusement soin de nous, nous nourrissons une image positive de nous- même. Progressivement, nous apprenons à incorporer, ou intérioriser, l’amour que nos parents nous portent et leur capacité à nous rassurer et nous consoler. En nous percevant par leurs yeux, en quelque sorte, nous apprenons à nous rassurer nous-mêmes et à nous donner de l’amour. Par le biais de ce processus, nous apprenons à être moins anxieux, à avoir moins besoin de fusion et accédons à un sentiment de complétude. Malheureusement, ce processus n’est jamais parfait, car les parents sont inconstants dans leur amour. Dans le cadre d’une éducation saine, les enfants peuvent facilement manipuler certaines inconstances parentales mineures et cela, au fur et à mesure qu’ils apprennent à s’accommoder du monde imparfait où ils devront vivre, avec ses frustrations. Le sentiment d’identité de l’enfant devient plus fort, mieux défini, plus souple. Mais, si le parent est négligent et non aimant, le sentiment d’identité de l’enfant peut demeurer fragmenté et embryonnaire. Un tel enfant est alors incapable de se rassurer par lui-même et finalement il part à la recherche de sources extérieures de consolation : d’autres personnes, la drogue et même l’amour — tout stimulus suffisamment intense pour faire cesser la douleur engendrée par le doute de soi et le sentiment d’incomplétude. La fusion devient une solution fantasmée pour un soi déficient. Par exemple, une femme dont l’enfance a été incomplète au niveau parental imaginera inconsciemment que, si elle pouvait fusionner avec un homme, elle connaîtrait à nouveau ce merveilleux état de sécurité qu’elle a vécu avec sa mère. Les gens, pour la plupart, ont ce désir ou cette idée à un degré plus ou moins fort ; il est simplement plus prononcé chez certaines personnes qui en éprouvent donc un besoin intense. C’est particulièrement dans des moments de tension ou de manque affectif que nous rêvons de fusionner avec quelqu’un : celui-ci nous donnera l’amour que nous n’éprouvons pas pour nous-mêmes et ce sentiment de complétude si désiré. 

Le désir d'amour dans le lit

La quête de valorisation. 

Le second désir puissant qui alimente notre recherche d’un lien amoureux est le désir de valorisation : le besoin de se trouver bien, d’avoir de l’estime pour soi-même. A nouveau, à la suite d’expériences vécues dans notre enfance, incomplètes et imparfaites, nous pouvons éprouver le sentiment de n’avoir aucune valeur, et nous mettre à chercher désespérément une valorisation extérieure. Être de bons parents, cela signifie encourager les enfants à vivre leurs expériences, à penser par eux-mêmes pour qu’ainsi ils parviennent à s’estimer. Mais certains parents n’encouragent pas l’autonomie, ils gardent l’enfant dans la dépendance de leur approbation. Conséquence : la quête, une vie durant, d’une preuve extérieure de sa propre valeur ou de sa capacité à être aimé. Certaines personnes se regardent dans une glace et se disent : « J’aime ce que je vois ! » D’autres font de même et se demandent avec angoisse : « Est-ce qu’Untel ou Untel aimeraient ce qu’ils voient ? » Ils ont besoin de quelqu’un qui leur dira qu’ils sont bien. Les adultes qui n’ont pas appris à se valoriser eux-mêmes courent le plus grand risque de devenir des « obsédés de l’amour », aliénés par leur quête de la personne qui leur donnera d’eux une image positive. La plupart des hommes et des femmes, lorsqu’ils choisissent leurs amants, cherchent une image valorisante. Dans une certaine mesure, nous considérons un partenaire potentiel comme une représentation de notre propre valeur et de notre propre statut. Par exemple : vous présentez votre dernière conquête à vos amis et vous espérez secrètement qu’ils vous apprécieront davantage à cause du type de personne que vous attirez. Ici, il faut noter que nous croyons tous, sans l’avouer, que notre propre valeur se trouve augmentée si une personne attirante ou brillante nous aime. Le problème qui se pose lorsque nous recherchons la valorisation comme solution principale à nos sentiments de manque, c’est qu’alors nous n’aimons pas véritablement ; ce que nous aimons, c’est l’illusion de notre moi valorisé. Et puis nous n’échappons pas à ces sombres moments de solitude où notre insécurité nous rappelle ce que nous pensons véritablement de nous-mêmes. Chercher sa propre valorisation à travers l’amour d’un autre n’est pas une solution. 

Le désir de se sentir vivant. 

C’est le troisième désir qui nous pousse à rechercher l’amour. Dans ce monde où la tension est extrême, recharger nous-mêmes nos batteries, nous sentir vivant par nous-mêmes et stimulé par la vie, constitue un véritable défi. C’est la raison majeure qui explique pourquoi nous donnons tant d’importance au sexe ; c’est un des moyens les plus faciles de se sentir vivant, vibrant, rayonnant. Beaucoup de gens aujourd’hui recherchent la même sensation à travers une liaison romantique, source sûre d’émotions intenses. D’autres encore, plus pessimistes peut-être en ce qui concerne les bienfaits d’une relation amoureuse, cherchent cette vitalité à travers la nourriture, la boisson ou la drogue. Ces personnes éprouvent momentanément une impression de bien-être intérieur, aussi longtemps que l’effet s’en fait sentir, c’est-à-dire peu de temps. Les origines de notre soif intense de joie de vivre et de stimulation, à nouveau, peuvent être rapportées à nos expériences d’enfant et à l’état mélancolique engendré par la perte de la mère chaleureuse et sécurisante. Tous les enfants ont besoin de contact et de proximité pour éprouver cette joie de vivre et ce bien-être. En fait, les enfants qui n’ont pas ces contacts physiques et cette chaleur sont souvent atteints de maladies d’ordre physique et affectif graves. Malheureusement, ceux dont la petite enfance a été marquée par l’insécurité et l’absence d’un contact aimant traînent avec eux une tristesse latente. Le remède à ce sentiment de vide chronique est la stimulation, n’importe quel stimulant. Classiquement, ce sont les nourritures terrestres ou l’activité sexuelle qui sont utilisées par les hommes pour résoudre ce dilemme. Il est plus courant que les femmes se raccrochent aux turbulences affectives d’une relation romantique. Mais lorsque ces femmes arrivent à capturer l’objet de leur obsession, elles connaissent immanquablement un état de chute émotionnelle. Au fur et à mesure que l’enthousiasme cède la place à la réalité et à l’habitude, l’intensité pâlit. L’ « obsédée de l’amour » est ainsi obligée de passer d’un amant à l’autre. Au fur et à mesure que nous grandissons et quittons nos enfances si peu idéales, nous pouvons tous, à des degrés divers, éprouver ces trois désirs : de fusion, de valorisation et de joie de vivre. Et nous cherchons, avec plus ou moins d’ardeur, des solutions extérieures à ces problèmes intérieurs. Nous grandissons tous en essayant de compenser une infinité de choses que nous n’avons pas eues dans notre enfance ; aucun d’entre nous n’a eu des parents parfaits. Mais il existe des solutions justes qui dépassent les rêveries irréalistes. Aimer et être aimé : cela peut s’apprendre. Mais pour apprendre, il est nécessaire de comprendre l’évolution de l’amour. Avoir une idée claire des tours et détours de la phénoménologie amoureuse nous aide à éviter les espérances irréalistes et les désillusions si souvent présentes dans nos relations amoureuses.

LES DIFFÉRENTS STADES DE L’AMOUR

Toutes les relations amoureuses évoluent selon un processus repérable. La première phase est celle du romantisme, de l’enthousiasme, celle où l’on tombe amoureux. La deuxième représente une période d’ajustement où illusion et réalité se rencontrent. La phase finale est celle de l’amour mûr et durable. 

Le romantisme. 

Dans notre quête d’amour, la première chose que nous recherchons tous est cette sensation exquise d’excitation et d’idéalisation dans notre rapport avec l’autre : c’est le romantisme. S’ensuit un sentiment de fusion, de ne faire qu’un avec l’autre, un sentiment de gaieté et de passion et même des moments d’extase. Notre sensibilité à la beauté augmente et touche non seulement la personne aimée, mais le monde en général : les autres, ce que nous voyons, sentons. Tous nos sens sont atteints. Lors de cette phase, nous étendons les frontières de notre moi pour y inclure l’autre. Nous avons l’impression de l’avoir connu depuis toujours, et pourtant nous nous émerveillons de le découvrir, chaque jour, nouveau. Le romantisme inclut les trois désirs fondamentaux : de fusion, de valorisation et de joie de vivre. Sa contrepartie est sombre. Vous pouvez vous sentir angoissée, secrètement effrayée : « J’ai peur que, s’il finit par me connaître vraiment, il ne m’aime plus !... C’est trop beau pour être vrai, trop beau pour durer ! » Ces appréhensions souterraines, douloureuses même, accroissent la charge émotionnelle du « drame » : l’incertitude et les peurs ajoutent au mystère et à l’excitation. Il existe un temps d’innocence où les vertus de l’être aimé sont amplifiées et occupent le premier plan. Ses imperfections ou ses manies ennuyeuses occupent l’arrière-plan et peuvent même paraître incroyablement séduisantes. Le radin devient « un homme libéré qui me laisse partager les dépenses en toute égalité ». L’homme imbu de lui-même qui ne cesse de parler de lui est « ouvert et vulnérable ». Celui qui est renfermé devient « fort et mystérieux ». Sans aucun doute, l’amour romantique est une des grandes expériences et aventures de la vie. Mais, comme pour tout le reste, il y a toujours un revers à la médaille. Le romantisme, et ses effets enivrants, porte en lui les germes de traumatismes psychologiques graves et inévitables. 

L’intrusion de la réalité. 

Que se passe-t-il lorsque nous introduisons ces désirs inconscients, ces besoins et ces espérances immenses, dans des relations amoureuses? Qu’arrive-t-il lorsque notre imagination se heurte à la réalité ? Dans la deuxième phase — celle de l’ajustement —, la réalité et le fantasme se heurtent si violemment que le lien s’en trouve irrémédiablement endommagé, ou au contraire se fondent avec succès pour donner corps à des expériences saines et réalistes. Une fois passé l’intoxication romantique du début, le changement peut se concrétiser, en premier lieu, par un signe très simple : l’ennui. Quand commence la relation, le simple fait d’être en compagnie de l’être aimé peut être une stimulation suffisante ; nous sommes parfaitement tranquilles, satisfaits, les yeux plongés pendant des heures dans ceux de la personne aimée, nous sommes ravis et fascinés. C’est pourquoi la première manifestation d’ennui fait penser que « tout est fini ». La relation n’était pas ce que nous pensions, ce n’était pas « vraiment ça ». Le premier doute qui, en secret, nous effleure se traduit dans un : « Peut-être me suis-je trompé. » Au fur et à mesure que les amoureux s’habituent l’un à l’autre, la lumière peu flatteuse de la réalité met fortement en relief leurs imperfections. Des manies irritantes ou des divergences minimes qu’auparavant on laissait de côté occupent maintenant le milieu de la scène. Soudain, les deux partenaires manifestent de la gêne, de l’irritation. Il est possible maintenant d’adresser à la personne aimée qui, auparavant, « ne pouvait rien faire de mal » des critiques soi-disant constructives, des remarques offensantes ou dépréciatrices et même de se laisser aller à montrer sa colère ou son déplaisir. On entre alors dans la phase de recherche des défauts de l’autre : il s’habille mal, ses amis sont ennuyeux, son rire est bizarre, son baiser trop mouillé. Bien entendu, les amoureux en question peuvent se rendre compte que l’image d’eux qu’ont leur partenaire est en train de changer, et ils sont alors sur la défensive et se protègent. Une désapprobation totale et disproportionnée peut même se traduire par un : « Qu’est-ce qui a bien pu me séduire en lui ?» De l’autre côté, le ressentiment s’exprime par un : « Qu’est-ce que j’ai bien pu trouver chez elle ?» En réalité, ce qui est en train de se passer, c’est que les images idéalisées et romantiques du début sont remplacées, chez chacun des partenaires, par des images plus réalistes. Lorsqu’apparaissent des zones de conflit non traitées immédiatement, soit par l’ajustement, soit par le compromis, alors l’amour romantique s’use et les frontières des deux identités en présence deviennent douloureusement distinctes. Le désir initial de ne faire qu’un cède la place à un désir d’espace vital, une envie de respirer. Même si une femme qui reconnaît la nécessité d’une distance naturelle et raisonnable le fait comprendre tranquillement à son partenaire, il y a toutes chances pour que cela réveille l’angoisse, la peur de la séparation et de l’abandon. Par exemple, si un homme veut passer du temps avec ses amis, cela sera interprété comme une accusation : « Tu ne me suffis pas. » Si la femme refuse de sortir plusieurs fois de suite en disant simplement qu’elle n’en a pas envie, l’homme craindra que, la fois suivante, elle ne veuille qu’ils se séparent et de l’entendre dire : « Je ne t’aime plus. » Même si la tension s’apaise, des sentiments vagues de tristesse, d’abattement et de mélancolie l’emportent. Par conséquent, le troisième désir romantique : se sentir vivant, diminue. Le sentiment d’isolement qu’on ressentait avant le début de la relation revient. « Comment cela peut-il arriver ? Qui a détruit ce qui était si précieux pour tous les deux ? Cette impression de perte que je ressens ne peut pas m’être imputable ! Je voulais tant cela ! Ce ne peut être que ta faute ! » Le reproche entraîne la colère et soit l’un des deux partenaires, soit les deux commencent à refréner leur amour, leur tendresse et même leur plaisir sexuel. Le sexe est le baromètre le plus sensible de ces modifications. Même dans les relations les plus harmonieuses, les plus passionnées, une baisse naturelle du désir sexuel se produit. Néanmoins, la première fois qu’un des partenaires montre un manque d’intérêt sexuel, cela peut choquer l’autre. Jusqu’à ce moment, l’insatiabilité sexuelle servait d’indicateur de la perfection de la relation. Mais la tension, les conflits et les doutes refroidissent immanquablement le désir sexuel. Les besoins sexuels augmentent. Les refus sont interprétés comme une dévalorisation. Le partenaire qui prend l’initiative de la demande sent croître son ressentiment lorsqu’il est repoussé. Il en va de même pour celui qui se sent dans l’obligation de répondre. Le temps passant, celui qui refuse se raidit et glisse vers le blocage. Il n’en est pas même conscient : elle (ou lui) se sent simplement « inhibé ». Arrivés à ce stade, il se peut qu’un des deux partenaires ou les deux envisagent d’avoir une nouvelle liaison avec ses griseries romantiques. Les sentiments de fusion, de valorisation et de joie de vivre diminuant, la déception qui s’ensuit peut réveiller des pensées du type : « Peut-être n’est-il pas assez bien pour moi. Peut-être ne sommes-nous pas faits l’un pour l’autre. Je serais peut-être plus heureuse avec quelqu’un d’autre ! » Le désir de satisfaire ces vieilles envies romantiques et familières revient. On peut alors prendre la décision de rompre. Tout cela ressemble à un scénario d’angoisse, mais reprenez courage, car il ne s’agit là que d’une amplification des pièges qui nous attendent lorsque nous laissons toute liberté à ces envies et espérances inconscientes archaïques et que nous leur permettons de dominer notre comportement. Il est préférable de fonder ses espoirs sur la réalité des cycles propres à toute relation et d’empêcher ainsi que ne se développent de tristes mélodrames et autres tourments. En ce qui concerne pratiquement tous les aspects de la vie, y compris les relations amoureuses, il est essentiel d’accepter l’idée qu’il existe des cycles. S’accrocher trop à nos visions sentimentales nous empêche de trouver des solutions efficaces pendant la phase d’adaptation obligatoire et rend impossible toute évolution vers un amour enfin mûr. Soyons réalistes, nous devons tous satisfaire certains de nos besoins en dehors du cercle fermé de l’amour. Il nous faut accepter notre état de séparation fondamental, même si nous désirons tous aimer et être aimés de quelqu’un. Nous devons également posséder un sens de notre identité suffisamment fort pour réussir à aimer véritablement une autre personne. Notre valeur repose sur l’estime que nous avons pour nous-mêmes, elle ne peut pas nous venir de l’extérieur. En un sens, le danger de l’amour romantique naît de ce que nous risquons de nous arrêter à cette phase initiale de l’engouement et du rêve, tous deux engendrés par nos désirs égoïstes inconscients et nos buts irréalistes. Plus nos besoins et nos illusions sont puissants au début de la relation, plus la période d’ajustement risque d’être tumultueuse et, par conséquent, moins nous avons de chances de franchir cette étape difficile et de parvenir à la phase ultime.

 

L’amour adulte. 

Malgré les pièges qui lui sont inhérents, le romantisme joue un rôle indispensable dans l’établissement d’un amour potentiellement durable. En fait, un départ passionné peut être très bénéfique à long terme pour la relation. Lorsque les amoureux commencent par vivre l’éventail complet de leurs sentiments positifs et négatifs, ils sont mieux armés pour survivre au tumulte de la phase d’ajustement, car ils savent à quel point l’amour peut être enrichissant et passionné. La force de ce souvenir aide à supporter les moments difficiles; ceux-ci surmontés, on connaîtra à nouveau le plaisir de ces sentiments. Au cours de notre pratique, nous avons souvent entendu des personnes dont le mariage dure et réussit nous dire : « Ce que nous avons appris, c’est qu’il existe des cycles. Nous traversons des périodes horribles où nous nous détestons vraiment, nous disputons constamment, et des périodes d’ennui et d’inquiétude, mais même dans les pires moments, nous savons que tôt ou tard nous serons à nouveau amoureux l’un de l’autre. » Lorsque nous atteignons la fin de la phase romantique, nous laissons derrière nous un certain enchantement. Mais, en acceptant d’abandonner nos rêves romanesques, nous préparons en fait le terrain pour une expérience humaine qui transcende ce romantisme. Cela correspond, en un sens, à une perte d’innocence, mais ouvre le champ à quelque chose de plus satisfaisant : l’amour adulte, mûr et réciproque. L’amour ne trouve pas sa maturité dans l’idéalisation ou l’adoration. L’amour adulte, c’est celui où nous acceptons l’autre dans son existence propre, pour ce qu’il est et non pas seulement pour ce que nous aimerions qu’il (ou elle) soit. L’amour adulte est altruiste ; il dépasse nos propres besoins et inquiétudes. Comme l’a dit le psychiatre Harry Stack Sullivan : « L’amour existe quand la sécurité et la satisfaction d’une autre personne nous sont aussi essentielles que les nôtres. »

Le sourire d'une femme à table

CE QU’IL FAUT POUR AIMER

Vous avez probablement entendu dire d’une personne qu’elle n’est pas « capable d’aimer ». Être capable d’aimer, cela signifie être en mesure de ressentir et de témoigner de l’affection et de l’intérêt pour quelqu’un d’autre que soi. C’est l’empathie, ou la volonté de partager les sentiments ou les idées d’une autre personne, la capacité de se mettre à sa place, d’être curieux de ce qui se passe dans son cœur et de comprendre comment elle ressent les choses. La capacité d’aimer existe lorsque nous abandonnons notre position narcissique dans la vision que nous avons de nous-mêmes ou du reste du monde. Cela suppose que nous dépassions le stade où nous sommes totalement absorbés par nous-mêmes pour atteindre un désir réel de connaître les autres et de nous y intéresser. Nous grandissons tous narcissiques et, dans des moments de tension extrême, nous le redevenons. Or, cela suppose d’être centré sur nous-même, sur notre besoin d’attention, de maternage et d’amour. C’est là une évolution naturelle, mais quelquefois elle peut devenir tellement puissante qu’elle nous empêche d’aimer. Les trois désirs fondamentaux que nous avons décrits au début de ce chapitre ont tous trois à faire avec le narcissisme. La première partie de cet ouvrage traitait surtout des moyens que nous utilisons pour essayer de pallier nos insécurités dans une relation amoureuse. C’est lorsque de tels besoins ne nous tyrannisent plus que l’amour adulte peut exister, bien que nous ayons tous tendance à redevenir occasionnellement narcissiques, ne serait-ce que dans des moments d’extrême solitude. Mais, pour atteindre la maturité dans l’amour, il est nécessaire que notre énergie soit libérée pour que nous puissions aimer les autres et nous sentir concernés par eux. Une des composantes de l’amour adulte est l’aptitude à mêler tendresse et sexualité, à « pouvoir faire l’amour » à la personne que nous aimons. L’amour n’est pas ou l’un, ou l’autre, il n’est pas l’affection sans la sexualité ou la sexualité sans l’affection. Les hommes et les femmes qui n’ont pas atteint ce degré d’amour trouvent que la sexualité seule valide ce qu’ils sont. L’ « obsédée de l’amour » a le sentiment de sa valeur aussi longtemps que l’homme pour lequel elle brûle lui accorde de l’attention. Le Don Juan ne perçoit sa valeur et sa complétude que lorsqu’elles sont validées par la conquête sexuelle d’encore « une autre femme désirable ». L’amour-sensation, l’amour instrumentalisé dans le cadre de notre lutte face à nos vieux manques de l’enfance, c’est lui qui nous cause des problèmes. Lorsque nous parlons d’abandonner notre position narcissique pour tenter de connaître l’amour adulte, il est clair que cet amour requiert l’engagement de deux ego raisonnablement adultes et équilibrés. Lorsque nous éprouvons fortement le sentiment de notre identité, nous pouvons nous permettre cet amour adulte. L’amour vrai réclame une sorte d’abandon à l’autre. Pour y parvenir, il ne faut pas craindre de perdre son identité. Lorsque nous nous sentons bien dans notre peau, nous n’avons plus besoin d’investir notre énergie dans la défense de notre ego mais, au contraire, dans l’amour d’une autre personne. Autrement dit, l’amour adulte naît de la prise de conscience que le don et l’amour dépourvus d’égoïsme, au lieu de nous appauvrir, nous régénèrent et nous ressourcent. En fin de compte, il ne suffît pas que nous soyons conscients des dangers spécifiques présents dans la phase initiale de l’idéalisation romantique ou que nous sachions que la deuxième phase correspond à un temps d’ajustement lorsque nos illusions sont confrontées brutalement à la réalité. Il n’est pas non plus suffisant de savoir comment naviguer entre ces écueils afin de nous entendre avec notre partenaire. Nous devons être prêts à passer de l’amour romantique, caractérisé par des désirs et des besoins essentiellement égoïstes, mais aussi par l’intensité émotionnelle, au stade final de l’amour, celui de l’amour mûr et durable, fondamentalement inconditionnel et altruiste, constamment renouvelé par des adaptations réalistes, telles que l’acceptation et le compromis. La période de transition — celle où nous passons d’un amour purement émotionnel à un amour véritablement spirituel — est celle de l’engagement.

QU’EST-CE QUE L’ENGAGEMENT?

Aujourd’hui, le terme d’engagement revêt un sens extrêmement profond et une énorme importance tant pour les hommes que pour les femmes. On en donnera deux définitions : la première considère l’engagement comme l’acte qui consiste à prendre la décision de se marier. La deuxième fait référence aux sentiments et aux gestes d’amour altruistes de toute personne qui établit une relation exclusive avec une autre. La plupart des gens, aujourd’hui, lorsqu’ils pensent à l’engagement, le font d’après les termes de la première définition. Celle-ci, certes, importe à l’être qui est en position d’attente, et donc en particulier à la femme qui entend sonner de plus en plus fort son horloge biologique ; mais, en réalité, l’autre définition, plus large, a des implications beaucoup plus profondes et significatives. C’est triste à dire, mais des êtres se marient sans avoir jamais exploré en eux-mêmes ce qu’implique profondément la seconde définition du mot « engagement ». Et celle-ci, comme concept intellectuel et éthique, est à notre avis la plus importante. Étudions d’abord la notion d’engagement lorsqu’il s’agit de décider, de choisir, de se marier. L’engagement, dans ce cas, n’a pas grand-chose à voir avec un véritable amour. La personne qui choisit de se marier sans avoir aucun vrai désir de se rapprocher et d’établir un lien d’intimité avec l’autre ne prend une décision mais non un engagement. Il se peut qu’elle ne se soit jamais interrogée profondément sur l’amour, la loyauté, le fait qu’elle conclut un pacte pour la vie entière. Il est vrai que certaines personnes qui se marient ainsi évoluent ensuite dans le sens d’un engagement véritable. Lorsque nous dépassons le sens limité du mot engagement — c’est-à-dire la décision de se marier — nous pouvons alors l’étudier dans son sens le plus large : l’engagement comme idéal intellectuel. Pris dans ce sens, non seulement il fait référence à une déclaration de loyauté, mais aussi à un code plus riche de la conduite amoureuse, de l’éthique et de l’honneur. Beaucoup d’hommes et de femmes croient vraiment s’être engagés vis-à-vis d’une relation amoureuse ou d’un mariage et pourtant le contenu de leur engagement peut différer très sensiblement. La personne qui, en secret, sait que son amour est tiède et superficiel peut se sentir « engagée » vis-à-vis de quelqu’un d’autre, être fidèle, sans avoir jamais vraiment cru qu’il puisse exister de la passion ou de l’amour dans son mariage. L’engagement présente deux aspects qui, chacun, nous posent un défi renforçant l’idée que nous avons de nous-mêmes, mais en même temps nous effraient et nous retiennent quand il s’agit d’assumer les responsabilités du mariage. Tout d’abord, l’engagement demande du courage. Il faut avoir le courage d’aimer, être prêt à lutter et à prendre le risque de cet engagement. Cela suppose que nous nous sentions assez sûr de notre identité et que nous soyons capable de faire confiance à quelqu’un d’autre. Quel que soit le nombre d’informations que nous ayons amassées, aussi certain que nous puissions être que notre amour sera reconnu et nous sera rendu en proportion égale, nous courons tout de même le risque de nous tromper, que la personne que nous aimons, un jour peut-être, ne nous rendra plus notre amour. Il n’existe aucune garantie en amour. Néanmoins, nous choisissons de faire connaître nos intentions. Cet acte est un acte de confiance, pur, simple et risqué. Le deuxième aspect de l’engagement concerne la position éthique que nous assumons lorsque nous nous disons engagé. Comme nous l’avons laissé entendre, l’engagement, en fin de compte, est une déclaration éthique, une sorte de code déterminant la conduite en amour. Il s’agit d’une déclaration d’intention : nous vivrons en respectant les termes du contrat. Parfois ces termes font référence aux serments du mariage traditionnel : « Honorer et chérir, aimer pour le meilleur et pour le pire, dans la maladie comme dans le bien-être, jusqu’à ce que la mort nous sépare. » Quelle puissance ont ces mots! Ces serments, déclarations et intentions ne doivent certainement pas être pris à la légère.

L’ENGAGEMENT DANS LES ANNÉES 2000

Il y a des décennies, les hommes et les femmes partaient de l’idée que le mariage durerait toujours. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous offrir le luxe de projections aussi naïves ; nous savons que le mariage se dissout facilement et que le divorce est devenu la solution banale à un mariage difficile. Les hommes et les femmes se rendant compte aujourd’hui du peu d’importance que revêtent les engagements, ils sont d’autant plus résolus à ne pas devenir la proie de tels pièges. Aujourd’hui, ils veulent que leurs engagements aient un sens, qu’ils viennent du cœur plutôt que d’une tendance à la facilité, et préfèrent supporter plutôt que rompre. Aujourd’hui, les hommes semblent craindre davantage de s’engager ; non parce qu’ils ne veulent pas se marier ou entrer dans des liens pour toute leur vie, mais précisément parce qu’ils prennent la chose très au sérieux. Étant donné que tant de femmes, actuellement, sont prêtes à établir une relation profonde avec un homme et en parlent, les hommes à leur tour expriment leur réticence non vis-à-vis de l’engagement lui-même, mais de ce qu’ils considéreraient comme un engagement prématuré. Les hommes qui se marient représentent le même pourcentage qu’autrefois. Ils ne se désintéressent pas du mariage, comme le croient certains. Mais ils sont très prudents quand il s’agit d’exprimer ce désir et quant à la personne à laquelle ils s’adressent. Les femmes donnent l’impression d’avoir une envie si grande, parfois désespérée, de se marier que, par contraste, les hommes semblent, eux, plus réservés. Ils hésitent à discuter de leurs idées sur le mariage avec une femme, de peur que même une discussion au niveau abstrait sur la façon dont ils envisagent l’avenir ne l’amène à penser qu’ils lui font une promesse implicite. Ce n’est pas parce que les hommes paraissent éviter la question du futur et de l’engagement qu’ils ne s’en préoccupent pas, car eux aussi souhaitent un engagement et s’imaginent avec plaisir vivant une union stable. Il ne fait aucun doute que l’engagement, dans les années 80, est plus difficile que par le passé, mais ce n’est pas parce que les hommes et les femmes le refusent. C’est parce qu’ils veulent que cela marche. Et ils connaissent toutes les erreurs qui font que le mariage et l’amour ne fonctionnent pas, toutes celles qui font déraper les meilleures intentions.

LES RYTHMES DE L’ENGAGEMENT

Toutes les femmes ont fait l’expérience d’une situation où elles désiraient que l’homme aimé d’elles s’engage et elles se souviennent de la résistance qu’elles ont rencontrée. Elles ont parfois attendu, et attendu encore, qu’il fasse le premier pas vers l’approfondissement de la relation et l’ont entendu dire uniquement : « Ne précipite pas les choses, je ne veux pas être bousculé. » Les hommes peuvent très tôt déclarer leurs sentiments passionnés, mais cela ne signifie pas qu’ils soient amoureux ou prêts à s’engager dans un lien permanent et exclusif. Éprouver des sentiments romanesques et vouloir s’engager sont deux choses totalement différentes pour un homme et l’une n’entraîne pas nécessairement l’autre. Un homme peut savoir qu’il est en train de devenir amoureux sans que cela implique qu’il soit prêt à envisager de se lier à une femme de façon définitive. En revanche, beaucoup de femmes laissent leur sentimentalité les entraîner plus rapidement vers l’idée d’engagement. Chez les femmes, de forts sentiments romantiques leur inspirent souvent le désir de se lier ; il en va différemment pour les hommes. Non pas qu’ils aient décidé de ne pas s’engager. Ils peuvent même ne jamais s’être posé la question; tout simplement, ils ne sont pas prêts. La plupart d’entre eux ne ressentent pas l’urgence au même degré que les femmes. Cet écart est très fréquent dans les relations amoureuses. Pourquoi? La différence entre les « zones de lien » des hommes et des femmes, leur degré de tolérance par rapport à l’intimité et leur plus ou moins grande aisance dans cette situation ont pour conséquence logique une différence de rythme et de rapport au temps dans le cadre d’une relation amoureuse. Les femmes, et c’est caractéristique, se sentent prêtes à s’engager ou à se marier des mois avant les hommes. Mais il y a autre chose qui surprend parfois les femmes. Les hommes sont souvent disposés à aller plus loin dans leur relation et pourtant ils le cachent totalement aux femmes. Ils peuvent même aller jusqu’à se le cacher à eux-mêmes. C’est pourquoi une femme peut ne pas connaître la réceptivité de son amant, celui-ci lui donnant peu d’indications sur le degré de son attachement. Les hommes sont généralement beaucoup plus dépendants et attachés qu’ils ne le laissent voir. A cause de cette dépendance camouflée, un homme peut accepter de s’engager lorsqu’on lui pose un ultimatum au moment opportun. L’oscillation de l’homme entre Attachement et Séparation ne signifie pas qu’il se moque de la relation, car en réalité il peut être très amoureux. Confronté à un ultimatum, il est forcé de reconnaître qu’il ne peut pas vivre sans la femme qu’il aime. L’engagement est essentiellement une attitude. Lorsque nous nous engageons, nous affirmons notre amour. C’est l’expression logique de la valeur que nous accordons à l’autre, de la place qu’il occupe dans notre vie. Maintenir un engagement est un processus vivant et évolutif dont la forme est déterminée chaque jour par nos rencontres avec l’autre. L’engagement est intention, c’est l’amour en action. Dans une relation amoureuse satisfaisante, chaque acte d’amour intentionnel a un sens non seulement dans l’instant, mais il sert également à renforcer et à rendre plus solide le lien qui ne cesse de s’intensifier entre l’homme et la femme.

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